Le Journal
de Soline

ce que je n'ose dire à personne
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Récit fictif d'un personnage. Les pensées sont inventées ; les tirages, eux, sont inspirés des vraies cartes et oracles de Mydivinia.

Polaroid : un appartement à moitié déménagé au crépuscule, des cartons, une plante, une silhouette de dos devant la fenêtre (illustration du récit)
jour 1 à Nantes
6 mai

Bon. J'ai téléchargé une appli de tarot.

Je le note ici pour la Soline qui relira ça dans six mois en se demandant à quel moment, exactement, elle a lâché prise : c'était pour rigoler. Voilà. Pour rigoler, un mardi soir, dans un appartement qui sent encore le carton et le produit vaisselle de l'ancien locataire, avec une plante que je n'ai pas réussi à tuer pendant le déménagement (la seule chose stable de ma vie, donc).

Karim dirait que c'est « exactement le genre de truc qu'on fait quand on évite d'appeler sa mère ». Karim a raison, ce qui est sa pire habitude. (Je n'ai pas appelé ma mère.)

Mon seul témoin, dans cette affaire, c'est Merlin. Merlin est un chat. Il m'a regardée installer l'appli avec le mépris tranquille de quelqu'un qui a déjà tout compris à l'existence et qui trouve que, très franchement, je me débrouille mal. (J'ai appelé mon chat Merlin. Il déteste la magie. C'est ma vie.)

Donc : appli ouverte, café froid à portée — le troisième de la journée, oublié comme les deux premiers —, et l'appli me demande de tirer « ma carte du jour ». J'ai cliqué en levant les yeux au ciel, je tiens à le préciser. Le scepticisme était intact. Et là :

Ma carte du jour
Le Mat
Tu pars sur les routes avec presque rien : un baluchon, un élan, et l'inconnu devant toi. Le Mat n'a pas peur du vide — il y va. C'est la carte des recommencements qu'on n'a pas vraiment choisis mais qu'on décide, malgré tout, de marcher.
→ le tirage du jour sur Mydivinia

J'ai regardé l'écran un peu trop longtemps.

Parce que voilà : il y a cinq semaines je vivais à deux dans un appartement où je connaissais le grincement de chaque tiroir. Aujourd'hui je suis à Nantes, seule, avec trois cartons que je n'ouvre pas « parce que je n'ai pas le temps » (je suis graphiste freelance, je n'ai que ça, du temps), et une appli qui vient de me décrire ma vie en une phrase et un dessin de type en train de marcher au bord d'une falaise.

C'est évidemment un hasard. C'est forcément un hasard. Une carte ne sait pas que L. ne m'a pas écrit depuis trente-deux jours (je ne compte pas).

J'ai fermé l'appli. Puis je l'ai rouverte pour vérifier que je n'avais pas rêvé. Puis je l'ai refermée, dignement.

Bref. Pour rigoler.

Polaroid : un chat gris assis sur des cartes de tarot, l'air méprisant, à côté d'un café froid et d'un ordinateur portable sur un bureau près d'une fenêtre pluvieuse (illustration du récit)
Merlin n'approuve pas

— S.

13 mai

Mise au point, pour mémoire : je n'y crois toujours pas.

Sauf que ce soir, l'appli a un oracle oui-non : tu poses une question, et une petite flamme penche d'un côté ou de l'autre. C'est d'un kitsch absolu, et je précise que je l'ai consulté dans un esprit purement scientifique.

J'ai tapé une question idiote pour tester, puis je l'ai effacée. Et mes doigts ont écrit autre chose, tout seuls, comme des traîtres : « Est-ce qu'il pense encore à moi ? »

J'ai demandé à la Flamme
Non.
La Flamme a penché vers le non. Sans hésiter, en plus — avec une netteté que j'ai trouvée, franchement, de très mauvais goût.
→ l'oracle oui-non de la Flamme

Alors, d'abord, j'ai pensé que l'appli buggait. J'ai reposé la question autrement, parce qu'évidemment le problème venait de ma formulation et pas de la réponse. Non. Encore non. J'ai fini par expliquer, à voix haute, à un téléphone, qu'une flamme animée ne connaît pas L., ne connaît pas l'histoire, ne connaît rien — ce qui, je le réalise en l'écrivant, est précisément le discours qu'on tient quand la réponse ne nous plaît pas.

Est-ce qu'un oracle peut se tromper ? Je l'ai espéré très fort, vers 22h47, un verre de rouge à la main.

Merlin a tendu la patte vers l'écran avec une lenteur de tueur à gages. Pour une fois, j'ai failli le laisser faire.

Le pire, c'est que je ne sais pas ce qui m'a le plus vexée : que ce soit non, ou que ça m'ait fait quelque chose. Trente-trois jours. (Toujours pas que je compte.)

Polaroid : un smartphone posé contre des livres montrant une appli avec une bougie, un verre de vin, un plaid, un chat gris qui fixe l'écran d'un air désapprobateur (illustration du récit)
j'ai failli la désinstaller

— S.

21 mai

Un client m'a demandé aujourd'hui un logo « plus fun mais plus sérieux, plus épuré mais avec plus d'éléments, tu vois ? ». Je vois, oui. Je vois très bien.

À 16h, j'avais ouvert un document intitulé « et si j'ouvrais un café-librairie » que je ne montrerai jamais à personne. À 16h10, je l'avais refermé. À 16h11, je tirais trois cartes — en espérant secrètement qu'elles me souffleraient de tout plaquer.

Tirage à trois cartes — rester, ou tout plaquer
Le Bateleur · Le Pendu · Tempérance
D'un côté, rester : Le Bateleur — j'ai déjà les outils, le métier dans les mains. De l'autre, tout plaquer : Le Pendu — un rêve encore suspendu, rien de concret dessous. Et pour trancher, Tempérance : la patience, doser, ne rien précipiter. Traduction : pas maintenant, pas si vite, fais d'abord le travail ingrat.
→ le tirage à trois cartes

J'ai relu trois fois, et trois fois ces cartes m'ont répondu comme ma mère : « c'est mignon, ces rêves, mais tu as un loyer ». J'ai demandé un avis au cosmos ; on m'a envoyé une conseillère bancaire.

On répète partout que le tarot ne se trompe jamais. Moi je dis qu'il manque parfois cruellement de soutien à l'esprit d'entreprise.

Merlin, lui, dormait en travers du clavier, parce que rien de tout ça ne le concerne et qu'il tient à ce que ce soit parfaitement clair.

Je n'ouvrirai pas de café-librairie. Pas cette année. (Les cartes ont raison, ce qui est leur côté le plus agaçant.) Mais j'ai gardé le document.

Polaroid : un bureau en désordre, un ordinateur portable, un carnet couvert de gribouillis, trois cartes de tarot alignées, un chat gris endormi en travers du clavier (illustration du récit)
Merlin, directeur artistique

— S.

28 mai

Soirée d'un glamour fou : des crackers, du fromage en quantité déraisonnable, un verre de rouge (deux), la pluie, et moi.

Pas de question, ce soir : un tirage de runes, ça ne marche pas comme ça. Les runes ne répondent pas — elles te disent ce qu'elles ont à te dire, que tu sois d'accord ou non. J'ai trouvé ça étrangement reposant. Pour une fois qu'on ne me demande pas de choisir.

La rune du soir
Berkano
La rune du bouleau. Ce qui recommence en silence, sous la surface, avant même qu'on le voie. La pousse sous la neige. Un renouveau qu'on n'a pas à mériter — juste à laisser venir.
→ les runes d'Odin

J'ai posé mon verre. Je ne m'attendais pas à ce qu'un caillou avec un dessin dessus me fasse quelque chose. Et pourtant.

« Ce qui recommence en silence. » J'ai pensé à mes cartons toujours fermés, à cette ville que je ne connais pas, à moi qui dors en diagonale dans un lit trop grand. Et pour la première fois, ça ne m'a pas serré le cœur. Ça m'a presque rassurée.

Merlin a jugé le fromage. À raison.

Polaroid : une pierre runique sur une petite table le soir, un verre de vin rouge presque vide, une assiette de crackers et fromage, la pluie sur la fenêtre, un chat gris très droit qui juge la scène (illustration du récit)
soirée à thème

— S.

4 juin

Ce matin, j'ai ouvert l'appli avant le café.

Je voudrais que ce soit anodin. Ça ne l'est pas. Depuis un mois, le café passe en premier, toujours, c'est une loi physique. Et ce matin ma main a pris le téléphone, pas la tasse. J'ai tiré ma carte les yeux encore à moitié fermés, comme on dit bonjour.

Ma carte du jour
La Papesse
Celle qui sait sans avoir besoin de le prouver. L'intuition tranquille, le savoir qui vient du dedans. Elle ne te dit pas quoi faire — elle te dit que tu sais déjà, et que tu peux te taire et écouter.
→ le tirage du jour

Et là, debout dans ma cuisine, j'ai compris un truc : je ne fais plus ça « pour rigoler ». Je ne sais pas à quel moment ça a basculé. Quelque part entre Le Mat et ce matin, j'ai commencé à venir ici comme on rend visite à quelqu'un.

Le café a refroidi pendant que j'écrivais ça. Évidemment. Merlin l'a fixé avec un mépris qui, je crois, m'était en partie destiné.

Bon. Apparemment, je tiens un journal divinatoire, maintenant. Pour rigoler, hein. Bien sûr.

Polaroid : un comptoir de cuisine le matin, une main tenant un téléphone qui affiche une appli de tarot, juste à côté un mug de café plein et fumant, totalement oublié, un chat gris qui fixe le café avec mépris (illustration du récit)
le café, encore

— S.

Le journal de Soline est un récit. Les cartes, elles, sont bien réelles — et la tienne t'attend.

Tirer ma carte du jour